Il est très peu probable, voire impossible, que les Italiens aient des regrets sur 2013, l'une des années les plus dures et les plus difficiles depuis l'après-guerre, non seulement sur le plan économique mais aussi et surtout sur le plan social, politique et niveau civil. Nous n'avions jamais connu de récession comme celle que nous avons traversée, avec la destruction impitoyable d'emplois et la réduction drastique des revenus et de l'épargne, mais le pire héritage que nous laisse l'année qui vient de s'achever ce n'est pas celui-là. Ce n'est pas la première fois que l'Italie doit affronter la dureté de la crise et les difficultés d'une reconstruction qui n'épargne aucun recoin du pays, mais il y a une différence abyssale par rapport au passé. Dans les difficiles années d'après-guerre, les sacrifices étaient le pain quotidien mais il y avait une force inébranlable qui animait les Italiens : l'espoir d'y arriver et la certitude d'un avenir meilleur que le présent. Malheureusement, c'est précisément la perte d'espoir des personnes de tous âges mais surtout des nouvelles générations - le pire des héritages que 2013 et les années immédiatement précédentes nous laissent. La faute à la récession et à la crise internationale ? Jusqu'à un certain point.
Même l'Amérique a connu une crise depuis 2007 qui n'avait de précédent qu'en 29 mais, même avec tous les problèmes qui restent ouverts, elle en sort la tête haute. Sans parler de l'Allemagne ou de la Grande-Bretagne. Ici, la crise a fait exploser des maux plus anciens et nous a impitoyablement rappelé que même la starlette italienne est essoufflée et n'est pas éternelle. Soit vous changez, soit vous mourez. On ne peut pas vivre vingt ans sans croissance et sans développement, et encore moins vivre dignement sans une classe dirigeante, politique d'abord mais pas seulement, digne de ce nom et confrontée à une chute verticale de l'éthique publique. Ce qui est le plus frappant et le plus attristant, c'est la barbarie qui investit, à de rares exceptions près, tous les aspects de la vie publique : de la politique aux affaires, de la justice à l'information.
Il n'est pas surprenant que l'effondrement du système italien étouffe les espoirs d'une grande partie du pays, d'un pays qui a depuis longtemps perdu ses repères et peine à en retrouver un. Et c'est encore moins étonnant que les habituels prophètes de malheur et les nombreux apprentis sorciers improvisés spéculent sur les décombres d'un pays en basculement. Habituellement le « le pire, le mieux » est le slogan défaitiste des ratés et de ceux qui voudraient bâtir leur fortune sur la ruine des autres. C'est comme ça cette fois aussi. L'Italie produit des prophètes de malheur en quantités industrielles et, comme toujours, les attire parmi ceux qui ont échoué au défi du changement. Parmi ceux-ci il y en a surtout trois qui brillent aujourd'hui (pour ainsi dire...) pour le fascisme. Le premier est bien Beppe Grillo, le second s'appelle Silvio Berlusconi, le troisième est la Ligue.
Quelques mois ont suffi pour montrer même aux aveugles et aux sourds comprendre que la politique est une affaire trop sérieuse pour être laissée entre les mains d'un comédien. Grillo est très bon pour haranguer le peuple et taquiner les instincts légitimes d'une contestation et d'une révolte qui couve dans le pays mais il n'a jamais réussi, même de loin, à transformer le consensus en une alternative politique et encore moins à produire le début d'un changement. Mais seule la protestation meurt. Et quand son héritage politique ne donne pas, du fait de sa propre incapacité, les fruits espérés, le pas vers l'aventure – comment veut-on appeler les insultes et le pilori des opposants qui se pourchassent sur la page Facebook de Grillo ? – est court, voire très court. Il n'est pas surprenant – et nous sommes le deuxième sujet du domaine – que Silvio Berlusconi se retrouve de plus en plus aux côtés de Grillo aujourd'hui. L'ancien chevalier a eu une fortune que peu ont eue dans leur vie : celle d'avoir tenté trois fois de gouverner le pays. Mais trois fois, il a inexorablement échoué, démontrant que gagner les élections ne garantit pas la capacité de gouverner. À l'exception de la méchanceté du Porcellum, il n'y a pas un seul acte des vingt années de Berlusconi dont on se souvienne dans l'histoire de l'Italie. Sa condamnation définitive pour fraude fiscale - un crime des plus odieux pour ceux qui ont été appelés à gouverner - a enragé le dirigeant de Forza Italia qui - comme Grillo et comme la Ligue - voudrait faire payer à nouveau le pays pour ses échecs et renverser son amertume sur le chef de l'Etat qui au printemps dernier, à genoux, suppliait de rester au Quirinal. C'est vrai que c'est un pays sans mémoire mais on ne peut pas penser que tous les Italiens soient fous et oublieux.
Idem pour la Ligue qui restera dans l'histoire pour avoir gâché, par impolitesse et incapacité, l'occasion unique d'orienter la juste intolérance anti-bureaucratique et la volonté de décentralisation des Italiens vers un Etat fédéral moderne et qui, sur le point de en désespoir de cause, il renoue avec la dérive d'un sécessionnisme sans perspectives.
Ce n'est pas un hasard si Grillo, Berlusconi et la Ligue sont aujourd'hui unis dans leur bataille sordide contre un monsieur comme Giorgio Napolitano, qui dans ces années périlleuses a été en Italie mais aussi dans le monde l'un des rares remparts et l'un des rares points de référence d'un pays en crise identitaire évidente et en confusion flagrante. Aujourd'hui Napolitano et demain l'euro. Il n'est que trop facile de prévoir que ce triple failli cherchera à se venger aux prochaines élections européennes sous la bannière d'une lutte dérisoire contre l'euro qui élude toujours la question de fond, qui n'en est qu'une : combien d'Italiens, au nom d'un aventureux retour sur la liretta, voudraient-ils diviser par deux leurs avoirs et leurs revenus du jour au lendemain pour suivre les sirènes empoisonnées de Grillo, Berlusconi et de la Ligue ?
Mais il est temps que les pro-européens et les réformistes se réveillent et livrent bataille en Italie et à Bruxelles. Pas avec des mots, dont personne ne se soucie, mais avec des actes et des réformes. Démasquer les prophètes de malheur et libérer le pays des apprentis sorciers est à la fois cause et effet du changement – civil et politique avant même économique – que l'Italie ne peut plus attendre. Et c'est certainement le meilleur présage que l'on puisse faire pour la nouvelle année qui nous attend et pour ceux qui ne se résignent pas à la logique suicidaire du pire fracassant.
